Histoire Culturelle des Activités Physiques XIXe et XXe siècle

Sciences, techniques et activités physiques

Les sciences se définissent d'abord comme la connaissance désintéressée du vrai, et ceux qui les cultivent, depuis leurs débuts jusqu'au XIX° siècle, ne se préoccupent pas, d'une manière générale, de leurs éventuelles conséquences pour une évolution des techniques. A l'opposé, le progrès rapide des techniques contemporaines se fonde sur celui des sciences.

Station de physiologie du Parc des Princes, Paris (J.E. MAREY, G . DEMENY
La chronophotograpie

La question du rapport des sciences, des techniques, et des activités physiques, nous invite à situer nos activités, définies comme techniques du corps, dans le cadre général d'une histoire qui tout en explorant les relations entre les deux premiers éléments, n'accorde en général pas de place particulière au troisième. Si bien qu'il peut paraître intéressant, tout en introduisant celui-ci dans la chronologie des relations entre les deux premiers, de poser la question du sens de son absence. L'oubli des techniques du corps, dans les histoires des relations entre les sciences et les techniques, n'a d'égal que leur refus de se laisser penser en leur compagnie. Leur prise en compte, au contraire, au delà de leur connaissance propre, semble de nature à enrichir aussi l'étude des relations entre sciences et techniques.

Dans un ouvrage devenu classique (Technique et Civilisation), L. Mumford propose de distinguer trois périodes principales, d'inégale durée, qui se caractérisent par la nature des relations entre les techniques et les sciences. La première est nommée eotechnique, du grec eos, l'aube. Techniques et sciences s'y développent de manière indépendante, et, surtout pour les premières, progressent très lentement. Pour les Grecs, la science et la technique s'opposent, comme l'intelligence et la matière, l'esprit et le corps. L'homme libre ne saurait s'abaisser à résoudre des problèmes qui concernent les esclaves. Le seul domaine où son intelligence peut s'appliquer aux questions techniques est celui de la guerre, et dans une certaine mesure, celui du sport. La gymnastikè, telle que l'envisage par exemple Platon, est bien une technè : mais ce qui la justifie, la culture du principe courageux de l'âme, conduit à considérer comme secondaires, et indignes d'être présentés dans le détail, les procédés qu'elle met en œuvre. Pendant toute cette longue période de l'histoire occidentale, qui va des Grecs au XVIII° siècle, en même temps que les sciences progressent lentement, et en commençant par les plus abstraites, l'univers des techniques évolue peu : les inventions sont rares, elles se diffusent lentement, de manière difficile à percevoir et le plus souvent impossible à dater. Les techniques du corps, celle de la vie quotidienne et du travail changent peu, de même que celles qui sont sans fonction utilitaire. Encore pourrait-on là nuancer, et montrer que les jeux comme les techniques de combat échappent plus facilement aux routines, et constituent une sorte de laboratoire ouvert aux nouvelles expériences en fait de rapports à l'espace, au temps, aux engins : les ingénieurs grecs, ceux de la renaissance, s'ils n'ont pas transformé le monde, ont exploré nombre de pistes qui seront empruntées plus tard.

La deuxième grande époque définie par L. Mumford est appelée stade paléotechnique, de palaios, ancien. Elle commence au milieu du XVIII° siècle en Angleterre, pour s'achever sans disparaître complétement avec la première guerre mondiale. Cette période se caractérise par l'importance des progrès, aussi bien techniques que scientifiques, alors que les deux grands domaines gardent cependant une relative indépendance, qui va en diminuant. D'importantes inventions techniques se font sur les lieux de production, et sont le fait d'ouvriers, de techniciens. D'autres résultent des avancées scientifiques. A côté des techniques du corps traditionnelles qui transportent dans les jeux et les concours les acquis de la vie quotidienne et du travail, on assiste alors à l'apparition des premières gymnastiques scientifiquement fondées, organisées en systèmes. Le corps est traité comme un dispositif fait de poulies et de leviers, dont il faut renforcer l'axe central, pour éviter toute déformation. En même temps, sur le mode de la découverte artisanale se mettent au point et se transforment un certain nombre d'engins de déplacement -pensons, par exemple à la lignée issue de la draisienne qui donneront naissance à des techniques sportives. A l'âge paléotechnique, le domaine des techniques non utilitaires du corps se caractérise par de complexes relations entre sciences et techniques. Pour une part, les techniques relèvent directement d'une approche scientifique. Pour une autre, elles résultent de tâtonnements « sur le terrain », et manifestent une relative indépendance par rapport au développement des sciences. D'ailleurs, celles-ci viennent souvent expliquer a posteriori une démarche efficace qui ne procède pas d'elles. Et ce ne sont pas les premières techniques d'entraînement, empruntées aux éleveurs de chevaux de course, qui permettraient de contredire cette proposition.

La troisième époque est appelée néotechnique, de neos, nouveau. Elle se situe au XX° siècle, bien que perdurent en celui ci certains traits de l'époque précédente. Les sciences qui se diversifient et se développent sont alors en relation dialectique avec les techniques. Celles-ci, à la fois résultent des progrès scientifiques, et, en même temps en autorisent de nouveaux. Ici encore, les techniques du corps ne sont pas de reste. Par exemple, dans nombre d'activités de pleine nature, se réalise aujourd'hui l'apprentissage de nouvelles formes de relation avec les éléments par la maîtrise d'objets techniques qui résultent directement, dans leurs matériaux et dans leurs formes, des avancées scientifiques. Les nouvelles machines à voler, à glisser, à naviguer, une fois « incorporées », transforment la perception et l'action, suscitent de nouvelles techniques du corps qui ouvrent à l'acteur un univers plus large, des possibilités jusque là inconnues.

En même temps le progrès des connaissances a permis le passage des machines simples aux machines thermodynamiques, puis aux machines cybernétiques, qui s'accompagne d'une transformation des modèles du corps. Et l'accent mis sur l'information par le troisième modèle ouvre à une approche non plus simplement quantitative, mais significative de celle-ci, qui conduit à un renversement de perspective : d'une modélisation du vivant par la machine, on passe à une approche de la machine conçue comme relation significative, comme système, à partir du vivant.

Si bien qu'il apparaît, au terme de cette rapide analyse, que les activités physiques et les sports, conçus comme techniques du corps, ne sont pas le simple reflet dans le domaine de la gratuité, des techniques de production et de leurs rapports aux sciences. Mais au contraire le lieu où s'expérimentent de nouvelles relations, et où deviennent possibles de nouvelles analyses.

P. GOIRAND, J. METZLER et G. VIGARELLO
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